Le Médecin du Québec : son histoire, son rôle et (presque) tout le reste

Le Médecin du Québec : son histoire, son rôle et (presque) tout le reste
Le comité de rédaction scientifique détermine un thème et on sonde les membres afin d'évaluer leurs besoins de formation.

Vous en avez inévitablement déjà vu passer quelques éditions. Si vous n’en avez pas noté le nom, vous reconnaitriez à coup sûr sa mise en page aérée, ses figures claires, ses tableaux exhaustifs. Je parle du Médecin du Québec, le journal médical de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). Si bien des tuteurs de blocs d’apprentissage par problèmes (APP) et des enseignants de cours magistraux en donnent depuis longtemps déjà des articles en référence, ce n’est que tout récemment que la majorité des étudiants médicaux québécois ont pu recommencer à y avoir pleinement accès depuis la sécurisation du site Web en janvier 2018. (Lire l’article « Le Médecin du Québec disponible pour (presque) tous les étudiants médicaux! »)

La profession, la formation et la diversité
Mais il y a plus que de connaitre les péripéties qui ont mené à ce que vous puissiez lire cette revue : il vous reste encore à découvrir tout ce qu’elle est. Le Médecin du Québec en est à sa 54e année d’existence. Sa première parution a eu lieu en juin 1965, deux ans après la fondation de la FMOQ elle-même. D’abord publié à raison de trois ou quatre fois par année, il est dans la suite des choses devenu un mensuel. Le Médecin du Québec est divisé en trois sections majeures : celle concernant la vie professionnelle et syndicale, celle contenant les articles de formation continue et celle qui présente des chroniques diverses. La première est composée par des responsables internes (journaliste régulière, pigistes ou personnel-cadre de la FMOQ); la deuxième est écrite par des professionnels de la santé engagés ad hoc; la troisième fait s’entrecroiser les collaborateurs internes et externes. Des résidents peuvent participer à la rédaction d’articles de formation continue mais seront alors jumelés à un patron. La section thématique de formation continue est parfois écrite en groupe par des unités de médecine de famille (UMF).

La section sur la vie professionnelle et syndicale contient l’éditorial du président, des rapports des activités de la FMOQ (assemblée générale annuelle, réunions du conseil, etc.), des documents dont les différentes directions tiennent à discuter avec les membres et des articles faisant le suivi des négociations en cours (Rappelons que la FMOQ est le syndicat professionnel des médecins de famille québécois et que sa mission officielle est de veiller aux intérêts professionnels et scientifiques des médecins omnipraticiens du Québec). « Ce volet informatif permet au président d’entrer tous les mois dans les bureaux des médecins – puisque tous les membres reçoivent la revue », dit Dr Martin Labelle, le rédacteur en chef du Médecin du Québec avec qui je me suis entretenu pour les deux articles de ce numéro concernant la revue en question. Chaque direction de la FMOQ y tient une chronique régulière.

Les chroniques variées traitent des sujets suivants : droit, pédagogie, facturation, technologie, Internet, … Des collaborateurs ponctuels peuvent aussi y participer de temps à autre. « Ces articles-là sont évalués au mérite, lequel mérite dépend aussi de l’utilisation que peuvent en faire les médecins de famille », précise Dr Labelle. Les lettres d’opinion n’y ont toutefois pas leur place.

La formation continue : reconnue et accréditée
La section de formation continue, par laquelle Le Médecin du Québec est intégré à la Direction de la formation professionnelle de la FMOQ, existe depuis trente-trois ans. Elle a grandement évolué avec le temps et est désormais ancrée dans les principes de l’« evidence-based medicine » (EBM). Elle est gérée par un comité de rédaction scientifique et applique l’approche méthodique en éducation médicale continue établie par le Conseil québécois de développement professionnel continu des médecins (CQDPCM) : 1) détermination des besoins; 2) formulation d’objectifs; 3) production de contenu; 4) évaluation de l’activité. Étant donné le respect de cette approche, la Direction de la formation professionnelle de la FMOQ – agréée par le Collège des médecins du Québec (CMQ) à titre d’organisme prestataire de formation continue – peut octroyer des crédits de formation aux membres qui lisent la section de formation continue du Médecin du Québec et qui en réussissent le posttest.

Cette section est probablement la plus connue et la plus lue du Médecin du Québec : Dr Labelle la décrit comme « le phare de la revue, celle qui fait sa réputation ». Elle est produite de la manière suivante. Le comité de rédaction scientifique détermine un thème (longtemps d’avance; pour illustrer, à la réunion de septembre 2018, on en était à choisir les thèmes pour 2021). On sonde les membres pour évaluer leurs besoins de formation. On choisit un responsable thématique : il peut s’agir d’un médecin de famille, d’un médecin spécialiste ou d’un praticien d’une autre profession du domaine de la santé – Dr Labelle cite l’exemple récent d’un nutritionniste ayant exercé le rôle de responsable thématique. Cette personne est ensuite formée à tout le processus de production. Elle écrit une introduction et choisit elle-même les auteurs des cinq articles que comptera la section, visant une correspondance entre leurs compétences spécifiques et les besoins précédemment exprimés par les membres. « Parmi ces auteurs-là, on est tout à fait en faveur de l’interdisciplinarité », affirme Dr Labelle. Même si les auteurs sont principalement des médecins, on compte aussi des pharmaciens, des infirmiers, des travailleurs sociaux, des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des diététistes… et même des sexologues, à l’occasion du numéro sur la santé sexuelle de février 2019! « On travaille en équipes interprofessionnelles de plus en plus; c’est sûr qu’il y a des choses qu’ils peuvent nous enseigner [aux médecins] », reconnait de bon cœur Dr Labelle.

Les lecteurs peuvent ensuite passer un posttest pour obtenir leurs crédits équivalant à trois heures de formation (le temps de lecture estimé de la section). Le posttest se passe en ligne, compte 10 questions à choix de réponses multiples et la note de passage en est de 60%. La compréhension de chaque article est validée par deux questions. Il est à noter que le posttest peut être soumis jusqu’à trois mois après la parution d’un numéro. « C’est un indicateur indirect de la popularité de notre revue, parce que le nombre de répondants aux posttests augmente régulièrement » : en 2018, 1600 posttests mensuels étaient réussis, alors qu’on en complétait seulement 835 par mois en 2008. « Mais ça ne veut pas dire qu’il y a juste 1600 personnes qui nous lisent; il faut qu’ils aient lu la revue au complet et qu’ils aient besoin de crédits de formation. » Comme un nouveau règlement du CMQ appliqué depuis janvier 2019 oblige un certain nombre d’heures de crédits de formation continue, Dr Labelle prévoit une hausse prochaine du nombre de médecins qui soumettront cette évaluation. Une statistique obtenue le 31 janvier 2019 indique d’ailleurs que 2056 médecins ont passé le posttest du numéro de novembre – fort probablement un effet du changement règlementaire s’étant rendu jusqu’au plus ancien posttest accessible.

Presque 100 % d’utilisation clinique
Il fut un temps où Le Médecin du Québec était imprimé à 20 000 exemplaires et distribué gratuitement à tous les médecins du Québec, omnipraticiens (à l’époque où cette appellation prévalait sur celle de « médecins de famille ») et spécialistes. Mais les couts ont augmenté et les revenus publicitaires ont diminué, surtout dans les trois ou quatre dernières années. « Tout change dans le monde de l’imprimé; pas seulement au Médecin du Québec, mais un peu partout », rappelle Dr Labelle. On commençait à trouver qu’une partie disproportionnée des cotisations des membres servait à financer cette distribution, et on a donc choisi de la limiter aux membres cotisants. « On a eu beaucoup de demandes d’explication. Mais ce n’est pas nécessairement à nous de payer pour la formation continue de tous les domaines de la santé… »

Le Médecin du Québec est aujourd’hui tiré à 10 000 exemplaires et envoyé gratuitement en version papier aux membres cotisants de la FMOQ, ainsi qu’aux résidents en médecine de famille, « parce que ce sont nos futurs membres ». Pour les autres professionnels de la santé, un abonnement payant reste possible aux versions papier et électronique. Quelques médecins spécialistes, des pharmaciens, des infirmiers et des infirmiers praticiens spécialisés (IPS) ont choisi cette option étant donné qu’avant la sécurisation, ils y accédaient électroniquement. Dr Labelle mentionne qu’il y a peu de ces abonnés actuellement : « Les gens ne veulent pas toujours payer; surtout que c’était gratuit auparavant. Mais nous anticipons une hausse éventuelle car nous allons probablement, d’ici quelques mois, faire une offensive promotionnelle envers les divers professionnels de la santé pour promouvoir les abonnements à notre revue. »

Un sondage sur l’utilisation réalisé en 2016 par une firme externe, SOM, montre des données fortes : 96% des membres de la FMOQ se servent du Médecin du Québec comme soutien à leur pratique pour le traitement, et 97% pour le diagnostic. « S’ils se rappellent avoir vu telle information dans tel article, ils peuvent la chercher rapidement, même en temps réel pendant une consultation; surtout que maintenant, tous les médecins ont leur ordinateur sur le coin du bureau. Il y a une certaine pérennité à nos articles à travers l’archivage sur notre site Web. » Les articles ont aussi l’avantage, comparativement à de nombreux autres de la littérature scientifique, de fournir des outils pratiques et facilement repérables au premier balayage : tableaux, schémas, algorithmes décisionnels… « Notre revue est très appréciée », résume Dr Labelle.

Version numérique c. version papier
Une version de la revue pour consultation sur tablette existe depuis deux ans et continue d’évoluer. « Elle n’est pas aussi spectaculaire que La Presse+, mais on fait des efforts pour l’améliorer régulièrement. » Des sondages récents ont démontré que 87% des membres de la FMOQ tenaient à garder la version papier. L’inscription à l’envoi papier est automatique, mais les membres peuvent se désinscrire sur leur compte en ligne (de 500 à 600 membres l’ont demandé, sur les 9000 que compte la FMOQ). « De façon surprenante, les gens sont encore très attachés à leur version papier. C’est sûr que la section de formation continue, ce n’est pas comme La Presse+; on ne relit pas les actualités d’il y a trois mois, mais on a parfois besoin de relire des informations scientifiques. Et la revue reste très belle; la recevoir dans son courrier, c’est agréable. »

Une troisième option de lecture existe aussi : les archives en ligne du Médecin du Québec comportent un moteur de recherche utile pour retrouver un article précis.

La propriété intellectuelle, une notion parfois floue…
Les auteurs des articles paraissant dans Le Médecin du Québec en cèdent la totalité de la propriété intellectuelle à la FMOQ; même eux doivent donc demander l’approbation de la FMOQ pour utiliser ce matériel. « La plupart du temps, on autorise la reproduction quand c’est à des fins d’enseignement et de formation continue. Lorsqu’il y a un but mercantile, on est plus réticents à donner notre approbation. » La permission d’y référer est donc donnée à la pièce aux tuteurs d’APP et aux enseignants de cours magistraux. Il est fort possible toutefois que des emprunts non autorisés surviennent. Il faut rappeler que l’habitude de les partager sans devoir prendre le temps d’en obtenir l’autorisation était bien ancrée avant 2018 – quand elle n’était pas nécessaire, le site étant en accès libre –, ce qui peut expliquer ce léger décalage entre le droit et la pratique. « On ne joue pas à la police, mais quand on se rend compte que les gens ont reproduit des articles sans autorisation, on regarde ce qu’il en est », mentionne Dr Labelle.

Souligner l’excellence
Un heureux hasard a fait que j’ai remarqué, pendant mon stage d’externat de médecine de famille, une plaque portant la mention « Article coup de cœur du Médecin du Québec » mise bien en évidence sur le mur de mon patron de cette journée-là. J’ai donc interrogé Dr Labelle à propos de ces prix dont je n’aurais autrement peut-être pas entendu parler. Ils sont divisés en deux catégories : numéro de l’année et article coup de cœur. Le premier, accompagné d’une bourse de 1000$, est remis au responsable thématique. Le choix en est fait selon deux critères : d’abord l’organisation du travail et le respect des consignes, évalués par le personnel du Médecin du Québec, ensuite la pertinence pour les médecins de famille, évaluée par le comité de rédaction scientifique. « On procède à ces évaluations selon une grille standardisée à chacune de nos réunions. » Le deuxième prix, souligné quant à lui par une bourse de 500$, est remis à l’auteur ou aux auteurs ayant reçu le plus de vote des médecins ayant complété leur post-test. « C’est moins objectif et plus émotif, parce qu’il n’y a pas de critères spécifiques », souligne Dr Labelle. Les lauréats sont informés de leur prix et le reçoivent par la poste; l’annonce de leur nom est faite dans Le Médecin du Québec aux environs de mai ou juin.

Jusqu’en 2017, une entreprise d’abord nommée IMS Brogan, puis Quintiles IMS, et désormais connue sous le nom d’IQVIA, distribuait deux bourses par année pour des articles à propos de l’usage optimal des médicaments écrits par des médecins de famille, peu importe dans quelle publication ils paraissaient. Les auteurs du Médecin du Québec, soit ceux des articles de la chronique Info-Comprimée, soit ceux d’articles de formation continue, les remportaient fréquemment. (La chronique Info-Comprimée en est une de la section des chroniques diverses qui concerne l’utilisation de nouveaux médicaments et/ou de nouvelles indications de médicaments déjà connus. Elle est écrite par un médecin de famille et un pharmacien et n’est pas nécessairement liée au thème de la formation continue du numéro dans lequel elle parait.)

Une décennie comme rédacteur en chef du Médecin du Québec
Tout l’incroyable travail qu’exige la publication mensuelle du Médecin du Québec ne pourrait être possible sans l’immense effort de coordination de son rédacteur en chef. Ce poste est occupé depuis avril 2009 par Dr Martin Labelle – qui a généreusement accepté de répondre à mes nombreuses questions à propos de la revue qu’il dirige. Je tenais à lui laisser le mot de la fin pour qu’il puisse souligner par lui-même tout ce que doit faire et être un rédacteur en chef du Médecin du Québec. « Pour être rédacteur en chef du Médecin du Québec, il faut occuper un poste de gestionnaire à temps plein à la FMOQ. Moi, mon poste actuel, c’est celui de directeur adjoint à la formation professionnelle. » L’autre directrice adjointe de la Direction de la formation professionnelle, Dre Isabelle Noiseux, s’occupe plutôt de l’organisation des congrès et des autres activités de formation. « Il faut avoir certains prérequis… et une certaine attirance pour la formation continue. Je joue aussi un rôle syndical, puisque je suis médecin-cadre à la FMOQ, mais au quotidien, ça occupe peu de mon temps. Mon travail est vraiment axé sur le fonctionnement du Médecin du Québec. » Son contrat venant prochainement à échéance, Dr Labelle cèdera le flambeau – à une successeure dont l’annonce publique sera faite prochainement – et prendra sa retraite en avril 2019. Gageons toutefois qu’il continuera de lire Le Médecin du Québec dans ses temps libres!

Frédéric Tremblay
Université de Montréal – Campus Montréal, Promotion 2019
Rédacteur en chef 2018-2019 de Première ligne

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