Réflexions sur le perfectionnisme en médecine

Réflexions sur le perfectionnisme en médecine
Pourquoi le perfectionnisme est-il à la fois un atout et un défaut?

Christine est une étudiante en médecine. Elle est brillante – la première de sa classe. Elle a plusieurs centres d’intérêt en dehors de la médecine, dont l’écriture. C’est un samedi matin paresseux; un café chaud sur sa table de nuit devant son ordinateur; le soleil qui essaie de se faire une place parmi les nuages gris d’une journée printanière. Elle pense : « C’est le moment idéal pour écrire sur la perfection. » Christine veut bien faire; la lecture se fait intense. Il est facile de se perdre parmi les œuvres des grands philosophes et les définitions des professeurs universitaires qui sont les « nains sur des épaules de géants. » (1,2) Procrastination, quand tu nous tiens…

Vendredi soir, plusieurs mois après, une grosse semaine se termine. Au fur et à mesure que le soir ainsi que la paix tombent, les flocons donnent une excuse de plus pour ne pas sortir. Christine s’assied sur son confortable sofa avec une couverture sur les jambes et se dit : « C’est le moment idéal pour écrire sur la perfection. » Ses lectures, très soigneusement organisées par catégorie dans ses fichiers personnels, ne se sont pas simplifiées depuis la dernière fois. Il est déjà dimanche. Si elle souhaite soumettre son écrit pour la prochaine édition du journal, il faut qu’elle l’envoie aujourd’hui. La page est blanche, vide. Tabula rasa (3). Angoisse. Elle pense : « Quand tu veux faire quelque chose d’une manière tellement parfaite que finalement tu ne la fais pas… »

L’histoire ainsi que le personnage de Christine sont le fruit de mon imagination et « les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » (4) Exception faite de l’auteure de ce texte, peut-être…

Le perfectionnisme
Dans le dictionnaire Larousse, le perfectionnisme est défini comme la « tendance à vouloir faire tout avec un souci exagéré de la perfection. » (5) Au premier regard, le perfectionnisme est donc un atout, surtout dans les domaines où l’attention portée au détail est vitale, comme en médecine. Toutefois, on entend de plus en plus parler du perfectionnisme comme d’un défaut, sans qu’on soit complètement persuadé qu’il en est un : c’est souvent une réponse spontanée à la question « Quel est ton plus grand défaut? ». Une réponse utilisée, toujours avec fierté, par tellement d’aspirants employés au point d’avoir été épuisée. Quelqu’un m’a déjà avertie que, si on répond « Mon plus grand défaut est le perfectionnisme », on peut s’attendre à un éclat de rire de la part de l’intervieweur.

Pourquoi le perfectionnisme est-il à la fois un atout et un défaut? Voici mes réflexions à ce sujet.

Le perfectionnisme en médecine

Les pour
Le souci du détail est certainement un atout lorsqu’on procède à une anamnèse exhaustive, à un examen physique complet, qu’on assure une prise en charge et un suivi adéquats à notre patient. Le simple fait d’avoir devant soi un médecin qui exécute ses fonctions d’une façon méthodique et consciencieuse ne peut qu’aider le patient à se sentir écouté et en confiance. Le sentiment d’avoir bien fait son travail ne peut qu’exercer un effet bénéfique sur le médecin, renforcer sa motivation à repousser ses limites pour faire de mieux en mieux au fur et à mesure qu’il gagne en expérience. L’erreur devient une occasion d’apprentissage et la critique une source d’inspiration pour se fixer de nouveaux objectifs – et les atteindre (6).

Les contre
Le fait de se mettre de la pression, de devoir toujours faire plus, faire mieux, être parfait, ne pas commettre d’erreurs. Oublier qu’on est humain, qu’on a des limites et qu’il faut les respecter, se juger de façon très sévère. Dans certaines situations, il peut y avoir une incompatibilité entre ses plans, professionnels ou personnels, et les règles, qu’un perfectionniste voudra bien entendu suivre à la lettre. On brise alors ses plans pour ne pas briser les règles, ce qui entraine souvent de la frustration. Ajuster ses aspirations aux attentes extérieures peut risquer de nous faire perdre de vue ce que nous désirons le plus.

Quelle place je donne au perfectionnisme en tant que future médecin de famille
Il est certainement difficile de se convaincre qu’il faut laisser aller les contre de son perfectionnisme quand on a été persuadé la majorité de sa vie que ceux-ci ont contribué à notre réussite. La peur de donner l’impression de se reposer sur ses lauriers peut nous faire tomber dans le piège des contre du perfectionnisme (7). Pourtant, selon moi, ce lâcher-prise est fondamental pour réussir au long cours : en faisant ainsi nous laissons plus de place aux pour du perfectionnisme :

Perfectionnisme = sprint; lâcher-prise = marathon

Le perfectionnisme est au sprint ce que le lâcher-prise est au marathon

Un sprinteur ne pourrait pas tenir les mêmes rythme et niveau d’effort qu’il fournit pour un 100 mètres tout au long d’un marathon. Dans ce dernier cas, il ne serait pas étonnant qu’il perde la compétition. Le contraire est tout aussi vrai : le marathonien ne gagnerait probablement pas un 100 mètres s’il gardait sa vitesse de croisière de marathon. Dans les deux cas, chaque athlète devrait revoir ses méthodologies de course et les adapter au type de compétition.

Afin d’éviter de me perdre dans des détails inutiles, ce qui me ferait perdre l’attention de mes lecteurs (il y en a qui n’apprécieront peut-être pas l’humour, mais vous voyez? être perfectionniste est un combat quotidien!), j’irai droit au but : à un certain moment de ma vie d’externe, je me suis rendu compte qu’il fallait revoir ma façon d’étudier, de travailler et d’approcher les problèmes cliniques. L’étude systématique des chapitres de livres, d’articles scientifiques, des listes de questions à poser à mes patients a laissé doucement et progressivement la place à une approche plus dynamique, où je survole plus rapidement mes diagnostics différentiels pour adapter rapidement mon questionnaire à la personne que j’ai devant moi. Un exercice qui se répète maintes fois par jour, particulièrement en médecine de famille où les raisons de consultations sont très variées et où les patients n’arrivent pas, le plus souvent, avec un diagnostic déjà établi.

En résumé, les contre du perfectionnisme, bien qu’ils puissent avoir contribué à traverser une étape, peuvent compromettre la réussite de l’étape suivante. À mon avis, il est important de rester flexible et d’avoir l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’adapter aux circonstances, que ce soit dans un cadre clinique au cours de notre carrière ou dans notre vie personnelle.

Enfin, pour revenir à notre amie et collègue Christine, après des heures de lecture dont elle n’a retenu que le quart, elle a finalement fermé les yeux, pensé à autre chose, est revenue sur son ordinateur et a commencé à écrire ce qu’elle considérait pertinent. Et tout est allé de soi.

Stephanie Lio
Université de Sherbrooke – Campus Sherbrooke, promotion 2019

Références
(1) Joannis Saresberiensis – Metalogicus [Metalogicum] [1115-1180] Full Text at Documenta Catholica Omnia [Internet]. [cité 6 avr 2019].
(2) Des nains sur des épaules de géants. Wikipédia [Internet]. 2019 [cité 6 avril 2019].
(3) tabula rasa : signification et origine de l’expression [Internet]. [cité 6 avril 2019].
(4) … « les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » [Internet]. [cité 6 avril 2019].
(5) Larousse É. Définitions : perfectionnisme – Dictionnaire de français Larousse. [cité 6 avril 2019]
(6) Le perfectionnisme : quand le mieux devient l’ennemi du bien [Internet]. [cité 6 avril 2019].
(7) Définition de « se reposer sur ses lauriers » | Dictionnaire définition français | Reverso [Internet]. [cité 6 avril 2019].

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